Des rois mages sanctifiés par l'Eglise !

 

L'histoire des rois mages venus adorer l'enfant Jésus est l'exemple le plus marquant d'une interaction méconnue existant entre trois des religions majeures de l'ère préchrétienne en Occident. Sont en effet mises en avant la religion perse avec la prophétie de Zoroastre sur la conception d'un enfant dans le sein d'une vierge, le judaïsme nous révélant que le peuple juif attendait la venue du Sauveur et le christianisme avec l'Evangile de Matthieu nous racontant plus ou moins sommairement l'adoration de l'enfant Jésus par des rois mages.

 

 Zoroastre

La prédiction de Zoroastre à ses disciples
Cathédrale d'Amiens

Certains Pères de l’Eglise des premiers siècles comme Tertullien, affirmèrent même que c'est par l'astrologie que ces derniers avaient découvert la date de la naissance du Sauveur car à cette époque, la science des astres était encore couramment étudiée par ceux qui se préparaient à consacrer leur vie à Dieu. Saint Matthieu nous précise d'ailleurs que c'est après avoir observé une étoile dans le ciel que les rois mages se mirent en route depuis l’Orient en direction de Bethléem. Leur rencontre avec l'enfant Jésus est reconnue comme un des événements fondateurs du Christianisme et le contenu de cet évangile ne peut donc être mis en doute d'autant que saint Mathieu fut un des proches apôtres du Christ. Etudions cependant d'un peu plus près cet évènement extraordinaire dans la mesure où certains aspects peuvent apparaître quelque peu incongrus en fonction des seules explications d'une Eglise plus ou moins évasive sur le sujet dès que les questions se font plus précises.

Prenons donc en considération deux faits précis : la religion de Zoroastre qui préfigura l'avènement futur du Christianisme d'une part et l'origine des rois mages d'autre part. Depuis le VIème siècle avant Jésus Christ, l’association des réformes monothéistes de Zoroastre avec la cosmologie multimillénaire de Babylone, avait permis l’avènement d’une religion s’appuyant essentiellement sur la science des étoiles. Ahura-Mazdao en était le dieu suprême et derrière la lumière physique du soleil, Zoroastre avait un jour contemplé l'Esprit de celui qui s'incarnerait un jour parmi les hommes.

 

les 3 rois magesBalthazar, Melchior et Gaspard coiffés du bonnet phrygien, symbole des prêtres initiés chez les Perses
Mosaïque du VIème siècle de la basilique saint Apollinaire à RAVENNE

 

Ayant ouvert une école des mystères, il enseignait à ses élèves que le soleil physique était comme le corps de lumière d’un Etre spirituel de grande importance qui descendrait un jour sur Terre pour montrer aux êtres humains le chemin du retour vers Dieu. Quant aux rois mages, il est important de préciser leur origine et leurs fonctions dans leur pays d'origine. En Orient, le mot "mage" désignait en effet une tribu mède résidant à l’ouest de l’Iran actuel dans laquelle étaient recrutés les membres du clergé du royaume de Parthe comprenant la Mésopotamie et la Perse. A la fois prêtres ayant une grande influence sur le pouvoir royal en place et savants connaissant l’ensemble des sciences de l’époque, ils interprétaient les songes et étudiaient la science des étoiles depuis plusieurs siècles selon l’enseignement de Zoroastre.

 

 

Autrement dit comme tous les traducteurs des anciennes Ecritures et les historiens s’accordent à le dire aujourd'hui, ces mages étaient des sages et des astrologues.

La religion chrétienne semble dès lors, s'être involontairement imposée une équation qu'elle est bien incapable de résoudre puisque selon ses dires, l’astrologie serait une pratique divinatoire interdite par Dieu lui-même. Comment expliquer en effet que l’évangile de Matthieu accorde autant d'importance à ces trois rois, guidés par l'éclat d'une étoile et prévenus par un ange ? On ne peut en effet imaginer que l'apôtre souhaitant rapporter le plus fidèlement possible l'enseignement du Christ au monde, ait pu mettre en avant ces trois mages et astrologues s'ils avaient pratiqué un culte des étoiles effectivement réprouvé par Dieu. Car prévenus voire guidés par un ange, la venue de ces trois acteurs majeurs de la Nativité à Bethléem n'a pu se faire qu'en accord avec la volonté de Dieu ! Dès lors, le simple bon sens s'impose à tous et malgré la version d'une Eglise très embarrassée sur le sujet, tout lecteur est en droit de penser que ces trois rois mages pratiquaient l'astrologie comme un art sacré les mettant en relation avec le divin et qu’ils suivirent cette étoile en ayant pleinement conscience de l’importance spirituelle de l’événement sur le point d'advenir.

Dans les premiers siècles qui suivirent l'incarnation du Christ, aucun Père de la nouvelle Eglise ne remit d'ailleurs en question le contenu de la prophétie de Zoroastre plus tard considérée comme païenne, car ils avaient connaissance qu'elle contenait les germes de la révélation chrétienne. Certains d'entre eux avaient en effet étudié l'astrologie à l'école théologique d'Alexandrie et la considéraient comme une sagesse permettant pas à pas, de s'élever vers le divin. Saint Clément, évêque d'Alexandrie considérait par exemple que "l'étude de l'astrologie était une bonne démarche préliminaire pour celui qui souhaitait consacrer sa vie à Dieu." C'est pour cette seule raison qu'elle était enseignée dans les écoles des mystères de Perse, d’Egypte et de Grèce et qu'il en fut également ainsi à l'école chrétienne d'Athènes. Origène, Père de l'Eglise du IIème siècle, affirma même : "les configurations célestes sont des signes du divin qui laissent à l'être humain son libre arbitre et il est en conformité avec la raison que chaque âme soit introduite dans un corps physique selon ses mérites et les actions passées."


Adoration mages CologneAdoration des mages à la cathédrale de COLOGNE

 

 

 

Adoration FAFresque de FRA ANGELICO, dominicain et grand peintre du XVème siècle au couvent Saint Marc à FLORENCE

Parmi les courtisans, on peut remarquer un astrologue (le second à partir de la droite) tenant les cartes et la sphère armillaire qui lui permirent de lire dans les étoiles pour guider les rois mages jusqu’à l’enfant Jésus.

"Les rois mages étaient d'authentiques astrologues et c'est la Tradition qui en a fait des rois pleins de sagesse."

Saint Jérôme, moine du IVème siècle et Docteur de l'Eglise

"Lorsque sera révélé le commencement de sa venue, de grands signes apparaîtront dans le ciel."

Zoroastre

"C’est par l’astrologie que les mages apprirent la naissance du Sauveur."

Tertullien, théologien du IIème siècle et Père de l’Eglise

bapteme rois mages

Le baptême des rois mages par Saint Thomas
Basilique de PERUWELS

 

 

Peu de temps après, sous l'impulsion de saint Augustin qui avait étudié l'astrologie divinatoire, l'Eglise élabora une doctrine accessible à tous les fidèles mais malheureusement tournée vers l'aspect humain de Jésus. Dès lors, la science des astres qui recelait tant de sagesse spirituelle fut officiellement condamnée aux conciles de Tolède (447) et de Braga (563) sous le fallacieux prétexte qu'elle privait tout être humain de son libre arbitre et qu'il fallait donc l'assimiler aux arts divinatoires.

C'est ainsi que débuta une théocratie rigoureuse qui éradiquera progressivement sous le couvert d'hérésies, tous ceux qui s'opposeront aux dogmes arbitraires de cette nouvelle Eglise qui voulait exercer un pouvoir sans partage sur le monde.

Malgré les mesures prises, le culte des rois mages perdura cependant tout au long du Moyen-âge et l'Histoire des trois rois écrite par Jean de Hildesheim au XIVème siècle, déclencha même une grande ferveur populaire en Europe. S'appuyant sur les théories de saint Jean Chrysostome, patriarche de Constantinople au IVème siècle, ce prieur de l'abbaye de Marienau révélait dans son manuscrit qu'ils avaient reçu le baptême avant d’être consacrés évêques par l'apôtre Thomas pour représenter la nouvelle religion chrétienne en Orient.

On y apprenait également que leurs sépultures avaient été retrouvées par sainte Hélène en l'an 330 et qu'elle avait fait déposer leurs corps à la basilique sainte Sophie de Constantinople pour que leur mémoire y soit honorée. Une dizaine d'années plus tard, l'évêque Eustorge 1er ramena leurs dépouilles jusqu'à Milan où leur culte fut officiellement instauré après leur sanctification par l’Eglise catholique au VIème siècle.

 

Leur tombeau est toujours visible de nos jours à la basilique saint Eustorge de Milan mais les "reliques" de leurs présents furent confiées au monastère saint Paul du Mont Athos où elles sont depuis cette époque, conservées dans un reliquaire du XVème siècle.

Une légende milanaise racontant que l'enfant Jésus aurait certifié que ces mages étaient bien des rois, le caractère divin de cette royauté n'échappa pas à Frédéric Ier roi de Germanie, qui voulait restaurer l'empire chrétien au XIIème siècle. Conscient que la possession de ces reliques pourrait légitimer sa souveraineté et souhaitant se libérer de la tyrannie des papes de l'époque, il fit envahir Milan par son armée pour transférer leurs restes dans le saint empire romain germanique.

Quelques années plus tard, son chancelier Rainald von Dassel, ordonna en qualité d'archevêque de Cologne, la mise en chantier d'une nouvelle cathédrale pour accueillir les pèlerins de plus en plus nombreux à vouloir se recueillir auprès de leurs reliques. Une vaste fresque constituée de plusieurs tableaux raconte leur histoire dans le chœur plus ou moins inaccessible de la cathédrale, de l'étude des étoiles en Perse jusqu'à leur mort en passant par l'adoration de l'Enfant Jésus, leur baptême par saint Thomas, leur consécration en tant qu'évêque et leur ministère en Orient. L'astrologie n'est pas en reste avec un magnifique vitrail du zodiaque posé dans le courant du XIXème siècle et Uranie invitant les pèlerins au portail principal, à se pencher sur le grand livre de leur destinée.

Paradoxe de l'histoire, celle qui est aujourd'hui la plus grande cathédrale du monde chrétien, est consacrée à ces trois rois, mages et astrologues, sanctifiés par une Eglise qui avait pourtant condamné la pratique de l'astrologie au milieu du IVème siècle.

Christian FAGES

Tombeau rois mages

Chasse en or et pierres précieuses
conçue en 1181 pour les reliques des rois mages
Elle est exposée derrière le grand autel
de la cathédrale de COLOGNE